Le « ne » tout seul : le ne littéraire et le ne explétif

Le « ne » tout seul : le ne littéraire et le ne explétif
Le rêve, Henri Rousseau

On retourne à l'un de nos sujets préférés : la négation. Nous avons déjà abordé l'histoire de la négation en français et décortiqué en détail son évolution du latin jusqu'à aujourd'hui - comment le vieux français a commencé avec le latin "ne" et "non", puis, au fur et à mesure de l'évolution phonétique et de l'affaiblissement de ce petit mot, s'est mise à le renforcer avec un deuxième élément négatif. De là, une véritable explosion de mots de renfort (mie, goutte, point, pas), chacun rattaché à une famille de verbes.

De cette profusion, presque rien n'a survécu : “pas” s'est pleinement grammaticalisé dans la négation standard (ne... pas), et “point” survit dans les marges littéraires.

Mais cette longue évolution a laissé deux vestiges qui piègent souvent les apprenants :


Le ne littéraire

Le ne explétif

Sa nature

Une vraie négation qui a perdu son pas

Une fausse négation : la phrase reste affirmative

Le test

Je ne cesse de manger = je ne cesse pas de manger

Avant qu'il ne parte = il part bel et bien

Commençons par le premier.

La Bohémienne endormie, Henri Rousseau

I. Le ne littéraire : la vraie négation

A. Les Verbes

Cesser, oser, pouvoir (le trio courant). Ce sont de loin les cas les plus fréquents - surtout cesser et oser, où l'omission de pas passe même dans la conversation courante. Attention : cela ne fonctionne que devant un infinitif.

  • Cesser : Les prix ne cessent d'augmenter. / Ce politicien ne cesse de parler.
    • Il ne cesse son travail (pas d'infinitif → le “pas” est obligatoire : Il ne cesse pas son travail.)
  • Oser : Je n'ose leur dire la vérité. / Elle n'osait le regarder.
  • Pouvoir : Nous ne pouvons aller à la réunion. / Je ne puis vous le dire.

Savoir : Avec savoir, le ne littéraire ne fonctionne que dans trois contextes précis :

  • Au conditionnel, au sens de « ne pas pouvoir » : Je ne saurais vous répondre. / Il ne saurait se contrôler.
  • Devant un mot interrogatif : Je ne sais quoi dire. / Il ne sait que faire. (D'où l'expression figée un je-ne-sais-quoi.)
  • Pour exprimer l'incertitude : Je ne sais si c'est une bonne idée.

En revanche, quand savoir signifie « posséder une connaissance », le pas est obligatoire : Je ne sais pas sa date de naissance.

Daigner, bouger, manquer (les raretés) : Ces trois verbes permettent le ne littéraire, mais l'emploient rarement et chacun a sa restriction :

  • Daigner : Il ne daigne répondre. 
  • Bouger : Seulement au sens de « ne pas quitter un lieu » (ne bouger de) : Je croyais que je ne bougerais d'ici 
  • Manquer : surtout dans manquer de + infinitif : Elle ne manqua de le remercier.

B. Les constructions

Au-delà des verbes, le ne littéraire survit dans quatre types de constructions :

Après si

  • La réunion commence à 19 heures, si je ne me trompe.
  • Si je ne me retenais, je lui dirais ses quatre vérités.

Dans les questions rhétoriques

  • Qui ne rêverait de vivre à Paris ?
  • Que ne le disiez-vous plus tôt ! (= « pourquoi ne pas... », très littéraire)

Avec les expressions de temps + temps composé. Après il y a... que, cela fait... que, depuis que, quand le verbe est à un temps composé :

  • Il y avait deux mois que nous ne nous étions vus.
  • Cela fait longtemps que je n'ai dîné en ville.

Dans les locutions figées, héritées telles quelles de l'ancienne langue :

  • N'empêche que... / Il n'empêche que...
  • Qu'à cela ne tienne !
  • À Dieu ne plaise !

La Charmeuse de serpents, Henri Rousseau=

II. Le ne explétif : la fausse négation

C'est peut-être la catégorie la plus bizarre : ce "ne" ne sert à rien, grammaticalement du moins. Contrairement au ne littéraire, il n'a aucune valeur négative - la phrase est affirmative avec ou sans lui.

Trois choses à retenir avant de plonger dans les cas :

  1. Il est toujours facultatif - mais quasi systématique dans la langue soignée après certains déclencheurs.
  2. Il relève du registre soutenu : à l'oral courant, on l'omet sans scrupule.
  3. Le verbe qui suit est au subjonctif dans tous les cas, sauf après les comparatifs

A. Verbes et expressions de crainte, de doute et d'empêchement

Le ne explétif s'explique par une idée négative implicite : quand je crains que quelque chose n'arrive, je souhaite au fond que cela n'arrive pas. Le ne est l'ombre de ce souhait négatif, glissée dans la subordonnée.

La crainte

  • appréhender que - to dread that : J'appréhende que la réunion ne tourne mal.
  • avoir peur que - to be afraid that : J'ai peur que le ciel ne me tombe sur la tête.
  • craindre que - to fear that : Je crains qu'il ne soit trop tard.
  • redouter que - to dread that : Il redoute que les Français ne gagnent le match.
  • trembler que - to be terrified that : Elle tremble que son fils ne tombe.
  • il y a un danger / un risque que - there's a danger / a risk that : Il y a un risque que le projet ne prenne du retard.
  • les noms et adjectifs de crainte (la crainte que, la peur que, être terrifié que...) : Nous vivions dans la crainte qu'on ne nous découvre.

Règle : ne explétif à la forme affirmative. Il disparaît quand le verbe de crainte est nié (Je ne crains pas qu'il parte) et réapparaît à la forme négative-interrogative (Ne craignez-vous pas qu'il ne parte ?).

Le doute et la négation

  • contester que - to dispute that : Personne ne conteste que ce ne soit un progrès.
  • désespérer que - to despair that : Je ne désespère pas que la situation ne s'améliore.
  • disconvenir que - to deny that : Il ne disconvient pas que le projet ne soit risqué.
  • douter que - to doubt that : Je ne doute pas que vous ne fassiez des efforts.
  • mettre en doute que - to question whether : Je ne mets pas en doute qu'il ne soit sincère.
  • nier que - to deny that : Niez-vous qu'il n'ait raison ?
  • nul doute que - no doubt that : Nul doute qu'il n'ait compris.

Règle : inversée par rapport à la crainte - le ne explétif n'apparaît qu'aux formes négative ou interrogative. Le doute étant déjà une idée négative, il faut le nier (ou le questionner) pour que le ne surgisse.

L'empêchement

  • empêcher que - to prevent : Il faut empêcher que la situation ne s'aggrave.
  • éviter que - to avoid : Il faut éviter que cela ne se reproduise.
  • prendre garde que - to take care lest : Prenez garde qu'on ne vous voie. (Seulement au sens de « veiller à éviter » ; au sens de « remarquer » : indicatif et pas de ne.)

Règle : ne explétif à la forme affirmative.

B. Locutions conjonctives

Toutes suivies du subjonctif.

  • à moins que - unless : Je viendrai, à moins qu'il n'y ait une grève.
  • avant que - before : Montons dans le train avant qu'ils ne ferment les portes.
  • de crainte que / de peur que - for fear that : Il est parti plus tôt de peur que le train ne parte sans lui.
  • plutôt que - rather than : Il se ruinera plutôt qu'il ne renonce à son projet.
  • sans que - without : J'ai caché le livre sans qu'il ne le remarque. (Le ne y est possible mais déconseillé par l'Académie.)

C. Comparatifs d'inégalité

  • autre que / autrement que - other than / differently than : Il agit autrement qu'il ne parle.
  • davantage que - more than : Elle en sait davantage qu'elle ne le dit.
  • meilleur que / mieux que - better than : Elle chante mieux qu'elle ne le croit.
  • moindre que / moins que - lesser / less than : Il travaille moins qu'il ne le prétend.
  • pire que - worse than : C'est pire que je ne le pensais.
  • plus que - more than : C'est plus difficile que je ne le pensais.

À noter :

  • Indicatif, contrairement à tous les autres déclencheurs - souvent avec le pronom neutre le (que je ne le pensais).
  • Seule l'inégalité admet le ne explétif : aussi... que et autant... que posent une équivalence et l'excluent.
  • Si la proposition principale est négative ou interrogative, le "ne" tombe : Il ne parle pas autrement qu'il agit.