Deux façons de rater le français

7 Juin, 2026 - ex cathedra
Peu après mon installation à Paris, j'ai commencé à recevoir des textos de Français qui m'ont laissé dans un état de stupéfaction persistante : « ça m'étonne qu'il y est… », « tu est là bas », « juste a coter de », « a quel nom il a mit ». Coter. Il y est. A mit. Quelle personne saine d'esprit commettrait de telles fautes ? Des fautes d'orthographe et de grammaire que le médiocre élève américain de quinze ans, à mi-parcours de sa deuxième année de français au lycée, aurait, j'ose le dire, les moyens d'éviter.
Et la réciproque est tout aussi vraie. L'horreur de mon interlocuteur français quand je disais ça fait sens sans prononcer le s ; mes trébuchements sur le subjonctif aille ; la liaison que je glissais allègrement dans les Halles ; mes tentatives de dire dessus pour produire quelque chose de dangereusement proche de dessous ; mon tu vas bien impossible à distinguer de tout va bien. La honte !
Voilà, pour moi, toute l'histoire du français : une langue truffée de chausse-trappes impitoyables, pour les natifs comme pour les apprenants. L'ennui, c'est que les pièges se déclenchent à des endroits différents selon que l'on est français ou étranger, d'où une incompréhension mutuelle entre les deux.
La phonétique, ou le dilemme de l'apprenant
Comme beaucoup, j'ai entamé mon apprentissage du français - qui allait avec le temps tourner à une véritable odyssée - au collège. Pendant sept ans, on m'a soumis à d'incessants exercices de conjugaison, d'orthographe et de rédaction**, dispensés par une succession de professeurs - américains, russes, et même un d'origine italienne (mais, bien sûr, jamais un véritable Français) - ce que je reconnais aujourd'hui pour une sorte d'ersatz de français : d'une grammaire irréprochable, d'une orthographe immaculée, et pourtant presque totalement inintelligible pour n'importe quel Français réel.
**Brève digression. Quand nos professeurs se sentaient particulièrement fainéants, il nous mettaient un film. Plus étrange encore, je me souviens distinctement d'avoir vu Bienvenue chez les Ch'tis pas moins de trois fois au lycée ; on nous le projetait immanquablement au printemps, une fois l'attention collective tombée à son point le plus bas, l'été approchant. Comme méthode pour enseigner le français à des adolescents américains dotés de la compréhension orale d'un bambin français un jour de grande forme, deux heures d'accents ch'tis incompréhensibles constituent sans doute le pire choix pédagogique imaginable.

Un relevé non exhaustif des leçons de grammaire qu'on nous a inlassablement imposées :
- Le subjonctif. Tant de subjonctif.
- Quand l'employer (il semble que l'exige, il me semble que non, naturellement)
- Comment le conjuguer (aille, ailles, aille, allions, alliez, aillent ; aie, aies, ait, ayons, ayez, aient ; que nous nous soyons améliorés).
- L'accord du COD et du COI (la viande qu'il a mangée mais la personne dont il a parlé).
- L'inversion dans les questions (qui, à ce qu'il paraît, a cessé d'être la forme interrogative dominante quelque part au XVIIe siècle).
Le problème cardinal, que l'on ne découvre qu'en osant employer son français tout neuf dans la nature, c'est que les profs ne nous ont jamais appris à prononcer le moindre fichu mot. Avec le recul, en considérant leur accent et leur maîtrise plutôt ténue de la langue (affliction courante chez les profs de français américains, dont toute l'expérience de la France se résume souvent à un semestre d'échange à Lyon ou, plus sinistre encore, au Québec), je ne peux que conclure qu'ils peinaient eux aussi à prononcer, et qu'ils orientaient leur enseignement vers la grammaire pour esquiver purement et simplement la question de la phonétique.
Pour être juste envers mes anciens professeurs, cet évitement de la phonétique et de l'oral a une raison structurelle. Évaluer la grammaire et l'orthographe est objectif : soit on conjugue correctement construire au plus-que-parfait de la troisième personne du pluriel, soit non ; soit on se souvient du s d'ils sont allés, soit on perd un point. Évaluer la phonétique, en revanche, est subjectif et difficile. Qu'est-ce qu'une bonne ou une mauvaise prononciation quand tout le monde dans la salle (le prof compris, sans aucun doute) a une phonétique non native ? Comment enseigner la différence entre on, en et un quand la prof elle-même peine à la produire ? Comment évaluer cela à un examen standardisé à l'échelle de tout un État ?
Au bout de sept ans de cours de français, je savais régurgiter des règles de grammaire et orthographier avec une compétence raisonnable à l'écrit, mais je n'avais aucune idée de la manière d'employer réellement la langue face à quelqu'un. Ce qui est, ne l'oublions pas, la finalité première et originelle du langage ! Pendant des dizaines de milliers d'années, le langage n'a existé que pour être prononcé à voix haute. Que le professeur de français moyen aux États-Unis arrive, après près d'une décennie, à laisser ses élèves incapables de cette fonction pourtant la plus fondamentale du langage relève, très honnêtement, d'une sorte de prouesse pédagogique.
Si l'on met de côté des enseignants à la qualification douteuse, le français lui-même oppose à l'apprenant anglophone deux obstacles phonétiques distincts.
Le premier obstacle, c'est qu'il le confronte à une foule de sons qu'il n'a, au sens littéral, jamais produits. C'est vrai dans une certaine mesure de toute nouvelle langue, mais le français est particulièrement redoutable : bien plus de voyelles que l'espagnol ou l'italien, dont trois nasales, déployées au milieu d'une nuée de liaisons et d'élisions. Les voyelles nasales (on, en, un) se distinguent si finement que l'oreille américaine non exercée ne parvient véritablement pas à les percevoir, et encore moins à les reproduire. Le u français (comme dans tu) n'existe pas davantage en anglais, et le r guttural est une épreuve à lui seul.
Pire, la langue regorge de paires et de triplets qu'un francophone perçoit comme manifestement distincts et que l'anglophone entend comme identiques :
- la fourrure / la fureur
- un corps / un cours / un cœur (et la Corse / la course)
- éteindre / étendre / atteindre / attendre / entendre
- tu vas bien / tout va bien
- jus de pomme / jeu de paume
- vent / vont / vin
Un petit changement de voyelle et l'on a changé le mot tout entier.
Le second obstacle, c'est que l'orthographe française ne correspond pas de façon fiable à ces sons. Même une fois la phonétique maîtrisée, il faut encore deviner laquelle d'une douzaine de formes écrites répond à quelle prononciation :
- Le s final muet, sauf dans processus, sens, fils, os, ours.
- Impact, concept, but, net, direct (consonne finale prononcée) mais aspect, respect, suspect (non).
- Mille, ville, tranquille, péril, fil (où l'on prononce [il]) mais brille, gentille, famille, fille, Bastille (où l'on prononce [ij]).
- Les Halles, les haricots, la hauteur, le héros (pas de liaison, le h aspiré la bloquant) mais les hôpitaux et l'horloge (le h muet) ; et d'ailleurs, pourquoi un s à la fin de héros au singulier ?!
- Plus dans j'en veux plus (j'en désire davantage, le s prononcé) mais je n'en veux plus (je n'en désire plus, le s muet) mais encore il est plus âgé que moi (le s en liaison, sonnant comme un z).
- Femme, qui se prononce famme ; Monsieur, qui se prononce meussieu.
Une langue doit s'enseigner en même temps que sa phonétique, sans quoi toute l'entreprise tourne à la catastrophe. L'enseignement du français aux États-Unis, en règle générale, ne le fait pas (et je vous assure que l’échec n'est pas strictement américain ; il suffit d'entendre le français de nos amis anglophones du Royaume-Uni, d'Irlande et d'Australie). Quel gâchis, de bourrer des enfants d'une langue pendant sept ans pour les laisser incapables de la parler.
L'orthographe, ou le problème du natif
La locutrice native, bien entendu, affronte le problème inverse. La phonétique lui est triviale : elle l'a acquise toute petite. Quiconque a grandi dans la langue entend la différence entre dessous et dessus, cours et corps ; elle fait ces distinctions depuis toujours, bien avant qu'on lui ait montré comment les écrire. Mais comment est-elle censée savoir que c'est il y ait et non il y est ? Que c'est la viande qu'il a mangée et non mangé ? Que c'est à côté et non à coter ? Que c'est quant à et non quand à ?
L'ennui, c'est que le français déborde de mots qui se prononcent exactement de la même façon mais s'écrivent différemment, et que les différences ont un poids grammatical. Ces, ses, c'est, s'est, sais, sait : six graphies pour un même son, six fonctions différentes. A et à : l'un est le verbe avoir, l'autre une préposition, prononcés à l'identique. Je serai et je serais : l'un dit le futur, l'autre le conditionnel, distingués par un seul s muet. Et la liste continue. Rien de tout cela ne s'entend.
Prenez le gestionnaire de mon ancienne agence immobilière, dont les textos étaient criblés de fautes qu'aucun apprenant étranger muni d'un manuel n'oserait commettre :
- tu est là-bas (au lieu de tu es)
- tu m'envoie un message (au lieu de m'envoies)
- à quel nom il l'a mit (au lieu de mis)
- juste à coter de (au lieu de à côté)
- tu n'est pas (au lieu de tu n'es pas)
- peut-tu me payer (au lieu de peux-tu)
- combien de clé tu avait (au lieu de clés tu avais)
Toutes ces fautes sont vraisemblablement la conséquence naturelle d'avoir appris la langue à l'oreille, puis d'être sommé, à l'âge adulte, d'attribuer chaque son entendu à l'une de plusieurs graphies possibles.
La Honte
Les Français prennent l'orthographe - entendons par là tout l'appareil de la graphie, des accents, des accords et de la grammaire - avec la révérence de talmudistes. Il n'en a pas toujours été ainsi. Avant le XVIIe siècle, le français était indiscipliné : l'orthographe variait selon les régions et selon les individus. Montaigne, on le sait, écrivait connaître de six façons différentes. Puis vint l'Académie.

Vous avez sans doute entendu parler de l'Académie française, fondée par Richelieu en 1635 pour purger le français de ses impuretés, et faisant du français la première grande langue européenne moderne à se doter de règles strictes. L'Académie se compose de quarante Immortels autoproclamés, élus (naturellement) à vie, chargés de surveiller la langue pour le reste du pays (et pour le reste de la francophonie, tant qu'à faire).
Au XIXe siècle, l'orthographe est devenue une véritable obsession nationale, grâce à la dictée. Le journaliste Frédéric Pennel en fait remonter l'essor au moment où les emplois de la fonction publique se sont mis à se gagner sur concours et où la maîtrise de l'orthographe est devenue un critère d'embauche, juste comme la scolarisation explosait. La dictée s’est répandue dans les écoles françaises et, avec elle, selon les mots de Pennel, « des fautes dont on a honte. Les Français se mettent à se corriger tout le temps entre eux ».
Cette tradition se porte à merveille dans les écoles primaires françaises d'aujourd'hui. Des années durant, on entraîne les enfants à la dictée : le maître lit un passage à voix haute, les enfants le transcrivent ; une fois l'exercice terminé, on compte chaque faute, souvent devant toute la classe. La dictée, m'a-t-on dit, est véritablement traumatisante, et les Français, ayant eux-mêmes été corrigés sans pitié, deviennent à leur tour des correcteurs impitoyables, les uns envers les autres et envers tout étranger assez imprudent pour se risquer à leur langue. D'où, sans doute, les éternelles chroniques du Figaro et d'ailleurs sur :
- s'il faut dire aller à Paris ou aller sur Paris (Le Figaro, Slate)
- si après que appelle l'indicatif ou le subjonctif (Le Figaro ; c'est l'indicatif, mais tout le monde désobéit)
- si l'on dit payer en carte ou payer par carte (Le Figaro)
- s'il faut accorder haut dans placer la barre haut ou placer la barre haute (Le Figaro)
Et l'obsession persiste. Les médias français publient depuis des décennies des chroniques déclinistes sur la mort du français, et en mai 2023 un collectif de linguistes universitaires a fini par riposter : leur opuscule paru chez Gallimard, Le français va très bien, merci, s'en prend à l'Académie française comme à un corps autoproclamé de non-linguistes et déclare la langue en pleine santé. Le Figaro a répliqué en trois semaines par une contre-tribune intitulée Le français ne va pas si bien, hélas. Le Monde a riposté cinq mois plus tard par sa propre tribune, signée notamment par la prix Nobel Annie Ernaux, réclamant des simplifications orthographiques. Plusieurs salves de manifestes croisés en huit mois, tous sur la manière dont il faudrait écrire le français. Je ne me souviens pas d'avoir jamais lu un article sur l'orthographe dans le New York Times ou le Wall Street Journal. Aucun américain ne s'en soucie.
J'ai, plus d'une fois, vu des francophones tenter de compatir avec des étrangers devant la cruauté de leur propre langue - le français est si difficile comme langue, la grammaire, l'orthographe, c'est archi compliqué - et je me suis dit : non. La grammaire, c'est la partie facile. La grammaire, c'est précisément ce que l'école rabâche pendant des années, ce que n'importe quel étranger assidu peut tirer d'un manuel. Ce qui relève de l'exploit, c'est le son : le s qui surgit, contre toute règle, dans sens et os ; le gouffre entre dessous et dessus, corps et cours ; la consonne finale qui s'annonce dans impact et se dissout dans aspect.
Le Français est convaincu que le plus dur, c'est l'orthographe, parce que la dictée le lui a enseigné. L'étranger sait que le plus dur, c'est l'oral. Aucun des deux n'a tort. On ne peut qu'admirer la symétrie de la chose.