C1 production orale : Le tourisme spatiale

I. Consigne : DALF C1 Production Orale

(60 minutes de préparation; 8-10 minutes de présentation, 15-20 minutes de débat) :

Le candidat tire au sort deux sujets. Il en choisit un. Ensuite, il dispose d’une heure de préparation. Il doit présenter une réflexion ordonnée à partir du thème indiqué et des documents qui constituent le sujet (8 à 10 minutes). Son exposé sera suivi d’un débat avec le jury (15 à 20 minutes). Lors de la passation, les deux parties s’enchaînent, mais vous signalerez au candidat le passage d’une tâche à l’autre.

Attention : Les documents sont une source documentaire pour votre exposé. Vous devez pouvoir en exploiter le contenu en y puisant des pistes de réflexion, des informations et des exemples, mais vous devez également introduire des commentaires, des idées et des exemples qui vous soient propres afin de construire une véritable réflexion personnelle. En aucun cas vous ne devez vous limiter à un simple compte rendu des documents.

L’usage de dictionnaires monolingues français / français est autorisé.

Thème de l’exposé : Pour ou contre le tourisme spatial ?


II. Documents

Document 1 : Tourisme spatial : « S’envoyer bêtement en l’air n’est pas éthique »

Entretien avec Philippe Droneau, directeur des publics à la Cité de l’espace.

La Nasa vient d’autoriser l’accès aux touristes à la Station spatiale internationale (ISS), SpaceX a vendu son premier tour de la Lune à un touriste japonais, Virgin Galactic et Blue Origin promettent aussi leurs premiers touristes spatiaux pour bientôt… Ces quelques touristes milliardaires peuvent-ils préfigurer l’avènement d’un tourisme spatial de masse ?

Je ne crois pas du tout à cette idée de « démocratisation » de l’espace. Le coût pour envoyer des engins dans l’espace a certes énormément baissé : il a été divisé par 2 en 20 ans. Mais les gens prêts à se payer un vol à 50 millions de dollars ne sont pas nombreux. Et même pour un vol suborbital qui descendrait à 200 000 euros, ça reste extrêmement cher.

Mais tout dépend de ce qu’on appelle aller dans l’espace. Jeff Bezos avec Blue Origin promet d’emmener des touristes à 100 km d’altitude, ce qui correspond à la ligne de Karman qui délimite la frontière entre l’atmosphère et l’espace. D’autres promettent 80 km d’altitude, la limite de l’espace varie selon les définitions… Cela permet d’accomplir le rêve de beaucoup de gens, en « flottant » quelques minutes à 100 km. Mais […] pour devenir le premier homme dans l’espace, Youri Gagarine a dû se placer en orbite stable et faire un tour complet de la Terre. Ce qui implique d’atteindre la vitesse suffisante, soit environ 27 000 km/h. C’est très loin d’être le cas pour les vols suborbitaux touristiques à 100 km d’altitude.

Mais à défaut de l’appeler « tourisme spatial », cette économie des vols suborbitaux pourrait-elle se développer largement ? C’est en tout cas le pari de Richard Branson, à la tête de Virgin Galactic, et de Jeff Bezos, avec Blue Origin…

À la Cité de l’espace, nous sommes fermement opposés au développement de cette industrie. Nous soutenons bien sûr les vols habités, ceux de près de 560 astronautes qui sont déjà allés dans l’espace au nom de la science, pour répondre à des besoins précis. Mais ce que nous montrent les satellites – grâce à la conquête spatiale – c’est une urgence climatique et pour la biodiversité. Ça questionne énormément la pertinence de développer massivement des vols suborbitaux de loisir, leur coût écologique et éthique, quand on voit déjà les problèmes que soulève l’industrie aéronautique en termes d’émission de gaz à effet de serre et avec les perspectives d’explosion à venir du trafic aérien.

A-t-on vraiment besoin de dépenser l’équivalent d’au moins 10 allers-retours Paris – New York pour un vol de quelques minutes à 100 km d’altitude, d’accélérer à 5 000 km/h, libérer sans doute plusieurs dizaines de tonnes de carbone dans la haute atmosphère, avec des conséquences mal connues sur cette couche très sensible de l’atmosphère ? Lorsqu’il s’agit d’envoyer un satellite qui apporte des connaissances essentielles ou peut aider à faire respecter un accord international, le rapport bénéfices/risques est très favorable. Il est plus critiquable quand il s’agit simplement de s’envoyer en l’air… […]

La moitié des gens se disent tentés par un séjour dans l’espace…

Attention, je ne condamne pas le fait d’avoir envie d’aller dans l’espace. Dans les sondages, à peu près la moitié des gens se disent tentés par un séjour dans l’espace. C’est pour certains un rêve de voir la Terre de haut, pour d’autres une envie de puissance ou de faire quelque chose de différent. C’est un désir naturel, comme peut l’être l’envie de vitesse et d’aller à 200 km/h sur l’autoroute. Mais le principe d’une société est de canaliser ses rêves et de les limiter, de se raisonner. On peut rêver de faire partie des quelques rares élus à aller dans l’espace, comme Thomas Pesquet, mais pour les autres, la priorité est de préserver notre planète.

Vous dites vouloir favoriser un « tourisme de l’espace » plutôt qu’un tourisme spatial…

Oui, plutôt que de bêtement s’envoyer en l’air, nous proposons aux visiteurs de la Cité de l’espace – 2 000 à 4 000 personnes par jour – une immersion dans ce que vivent les astronautes. Nous essayons « d’échantillonner un vol spatial », avec des simulations, des expos, des films en Imax au réalisme impressionnant : des astronautes ont pu pleurer en revoyant leurs missions. Nous donnons aux visiteurs – si vous ne faites pas partie des 560 élus à être allés dans l’espace – l’occasion de vous asseoir dans une capsule Soyouz, de ressentir ces missions spatiales à travers les caméras, à la définition de plus en plus forte : il y aura 22 caméras embarquées sur la mission Mars 2020, on pourra créer des simulations extraordinaires avec ça. Nous voulons enrichir les gens et donc leur dire la vérité et ce qu’on pense du tourisme spatial. On promeut un tourisme de l’espace qui est un tourisme raisonné.

Vincent Lucchese, Usbek & Rica, 19/09/2021

Document 2 : Tourisme spatial : « Interrogeons-nous sur nos propres excès ! »

Une nouvelle fois, Elon Musk a réussi son coup. Ce diable d’entrepreneur a osé faire monter quatre de ses concitoyens à bord de l’une de ses capsules spatiales Dragon pour aller passer trois jours autour de la Terre, sans être accompagnés par aucun astronaute professionnel. […] Le vol a été un succès total : les quatre touristes sont rentrés sains, saufs et heureux de leur voyage extraterrestre. […]

J’ai lu et entendu des précisions apportées, les critiques avancées, les colères opposées à Inspiration4, le nom donné à ce vol. Parmi elles […] : les expériences qu’ils ont menées durant leur séjour dans l’espace n’étant d’aucun véritable intérêt pour la science (mais je n’ai jamais vu l’Everest) ; la pollution d’un tel voyage d’« un super-yacht (coût dépassant les 250 millions de dollars) ; la pollution d’un tel voyage de loisir serait équivalente à celle d’environ 650 voitures circulant pendant un an (le chiffre est impressionnant… tant que nous ne le comparons pas à d’autres sources de pollution, même ponctuelles).

J’en conviens, Inspiration4 suscite de multiples questions qu’il est exact de qualifier d’éthiques : son prix, son inutilité pour la recherche, la pollution générée ne peuvent pas nous laisser indifférents. Toutefois, prenons garde à ne pas les aborder avec un esprit qui serait trop influencé par la jalousie, la convoitise ou le dépit.

Oui, Elon Musk et ses ingénieurs ont mis au point un système spatial qui, sans franchir des seuils technologiques majeurs ni correspondre à une vraie disruption, est assez stupéfiant et met en danger les capacités et les prétentions des autres acteurs spatiaux. Oui, quatre Terriens, sans qualification particulière, ont eu le courage de monter à bord de Dragon. Oui, il existe sur cette planète des milliardaires capables de s’offrir de telles « folies ». Ne le savions-nous donc pas ? Dès lors, Inspiration4 devrait surtout nous contraindre à nous interroger sur le bien-fondé, la raison d’être des pratiques […] plus ordinaires, moins exceptionnelles, moins extraterrestres que ce voyage.

Qu’en est-il, par exemple, de nos pratiques en matière de tourisme ? Entre nos désirs de nous « changer d’air » et de nous détendre, de « découvrir de nouveaux horizons » et les enjeux économiques, patrimoniaux, environnementaux de cette activité, quels choix opérons-nous ? Est-il si légitime de comparer la pollution d’Inspiration4 et celle d’une croisière en Méditerranée à bord d’un paquebot transportant 3 000 passagers ? […]

Oui, l’espace ne fera mais aussi jamais l’occasion de nous dépasser. Oui, il n’y a pas d’existence, de vie sans rêve. Mais rêver l’espace, n’exige pas une mise en danger, de l’audace, une prise de risque. Oui, nous devons continuer à rêver, mais nos rêves, nous donner des destinations à rejoindre et surtout des buts à atteindre. Oui, nous devons agir, agir à la hauteur de nos rêves.

Jean Deseille, La Croix, 27/09/2021